Texte

Ruées

Dans les zones montagneuses, le relief impose sa marque aux paysages délimités par des barrières rocheuses ou des cours d’eau infranchissables. Ces territoires âpres et abrupts restent secrets. Longtemps, il a été impossible de leur échapper à moins de puissantes prouesses physiques.

Les pierres immobiles jalonnent le travail de Rebecca Brueder. Parfois flottantes et immergées, prêtes à rouler ou respirer, ses sculptures et installations présentent les pierres à différentes strates de leur évolution. Ici, on discerne l’origine, l’état naturel, le degré zéro du voyage minéral. Là, on glisse de la roche vers la construction, l’ascension et les gravats. Rebecca Brueder s’intéresse aux carrières, aux volcans en éruption, aux alpinistes Népalais ou aux catastrophes survenues aux Philippines ou en Syrie. Elle collecte des informations sur ces urgences silencieuses, ces confrontations lointaines et tremblantes. L’artiste voyage à travers le flux médiatique et cherche le potentiel imaginaire qui s’en dégage. À l’image des trovants, ces pierres roumaines réactives à la pluie qui gonflent doucement quand elles aspirent l’humidité, Rebecca Brueder arrache ces histoires à l’oubli imminent et recompose une mémoire des pierres. À la croisée des mondes industriels et naturels, elle examine et ré-interprète les agglomérats de matières plastiques qui engorgent nos océans et forment de nouveaux collages hybrides. Autant d’interactions et d’appropriations avec lesquelles elle joue, pour remonter ensuite par le dessin aux grands ensembles montagneux et volcaniques. À la surface du papier, les points de vue et les échelles se confondent ; les silhouettes des alpinistes enivrés s’égarent dans la masse montagneuse déployée en pointillés. Rebecca Brueder rêve les grandes épopées, fantasme les traversées impossibles des cimes. Aux antipodes d’une recherche de vérité, elle puise dans les références historiques et actuelles, pour mieux s’en dégager et privilégier le récit. Par là, elle réveille une poésie des pierres et s’éloigne du repère réaliste. Des ruines apparaissent : celles de la ville d’Alep bombardée en 2016, dont l’assemblage de carrés forme un puzzle cauchemardesque. Rebecca Brueder observe ces images à la résolution imprécise qui souillent les reportages ; elle s’en inspire pour reconstituer de manière aléatoire et subjective l’ampleur du désastre en trois dimensions.

Tel une ode au paysage, à ces vestiges d’une action millénaire, l’artiste nous invite à contempler un onirisme géologique. Du grain de sable au gravier, du caillou à la falaise, ces corps d’apparence inerte, ces résidus nous survivent comme ils résistent aux blizzards, aux crevasses, aux éboulements, aux déferlantes rudes et interminables du temps.

Élise Girardot, avril 2020.

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